La fabrique du crétin digital – Michel Desmurget

Nous reprenons ici l’article des Dépêches Citoyennes :

Michel Desmurget est Docteur en neurosciences, spécialisé en neurosciences cognitives et directeur de recherche de l’Inserm. Les neurosciences cognitives étudient les mécanismes cérébraux sous-jacents aux fonctions mentales, telles que la perception, la mémoire, le langage, la prise de décision, la motricité, les émotions ou encore la conscience.

Nous avons lu son livre, La fabrique du crétin digital. 384-56-104, ce sont les nombres de pages dédiées à son analyse, une postface et la liste de ses références scientifiques et littéraires. Ce livre intéressera bien évidemment d’abord ceux qui aiment lire et qui, sans doute, perçoivent intuitivement les dangers des écrans. Il leur permettra de comprendre à quel point leur intuition est juste. Mais aussi, ce livre met à jour les dissonances des discours d’experts et pseudo-experts sur le sujet et en dévoile assez clairement le but.

Ce livre est de qualité pour plusieurs raisons. Son langage est riche et dynamique, sa parole est directe et sans concession, et son ton souvent critique et parfois sarcastique. L’ordonnancement de ses parties et chapitres permet une appréhension très large du sujet. La présentation est pédagogique, il ouvre le chapitre, le développe précisément et pose des conclusions : rien de mieux pour bien mémoriser. Enfin, il pose chaque sujet, l’explicite, le démontre, en permet une meilleure compréhension grâce à des exemples, il sera extrêmement difficile de ne pas comprendre.

Le seul bémol de ce livre est sa longueur, qui rebutera sans doute les lecteurs occasionnels mais surtout les adeptes de ce qu’il nomme les « exploitations débilitantes » alors même que ce sont ceux qui auraient le plus intérêt à le lire.

Nous nous livrons, comme à notre habitude, à un survol de ce livre dont le but est de vous donner l’envie de vous y plonger.

Dans la première partie Prologue, qui croire ?, il observe et décortique l’enthousiasme général concernant les « écrans », entendez ordinateurs, smartphones, tablettes et jeux vidéos. C’est une première étape incontournable afin de s’extraire des influences extérieures et permettre l’émergence de son propre discernement. Ainsi met-il, côte à côte, les discours dithyrambiques des pseudo-experts, des psychologues-idéologues, des journalistes-propagandistes et les résultats des recherches scientifiques, les constats des statistiques dans la vie réelle et, cerise sur le gâteau, les comportements de ceux qui connaissent le mieux ces « écrans », les fabricants eux-mêmes.

« nombre de cadres dirigeants des industries digitales font d’ailleurs très attention à protéger leurs enfants des divers « outils numériques » qu’ils vendent et développent. Ces geeks sont également nombreux à inscrire leur descendance dans de coûteuses écoles privées dépourvues d’écrans. […] « C’est parce que  nous avons vu de première main les dangers de la technologie » (pp. 19-20).

« J’ai vraiment du mal à croire, en effet, je l’avoue à une volonté délibérée d’abêtissement des masses. Mais pourquoi pas. Après tout, comme le disait Jean-Paul Marat « pour enchaîner les peuples, on commence par les endormir ». Et quel meilleur somnifère, à n’en pas douter, que cette orgie d’écrans récréatifs qui ronge les développements les plus intimes du langage et de la pensée. »  (p. 34).

Dans la deuxième partie, Homo Mediaticus, il s’attelle à démonter un à un les arguments propagandistes dont nous sommes tous plus ou moins imprégnés et qu’il est nécessaire de déconstruire pour revenir à la réalité. Il revient donc sur les « digital natives », cette génération différente dont sont vantées les qualités : haute concentration, expertise en maniement des outils numériques, cerveau sur-développé, d’une pensée complexe, plus grande maîtrise du travail en équipe, plus grande créativité, etc. Il défait également l’exaltation des mérites de ces objets numériques supposés « modernes » et donc bien meilleurs en terme de pédagogie, d’apprentissage, d’acquisition de connaissances, de développement de l’intelligence, etc. 

La réalité est tout autre. Non seulement ces qualités sont de l’ordre du mythe, mais des « tombereaux d’études scientifiques concordantes prouvent le contraire » et, pire encore, ce charlatanisme dissimule une réalité plus qu’inquiétante sur la chute vertigineuse des capacités cognitives et intellectuelles.

L’exaltation devient effroi à l’étude du véritable objet de ces outils numériques, développés par des spécialistes de la psychologie humaine pour exploiter ses vulnérabilités et, disons le crûment, accaparer les cerveaux pour les atrophier. Non seulement ces charlatans sont gravement nuisibles à l’intelligence humaine mais, avec l’aide de nos « politiques » ils s’enrichissent à nos dépens en instaurant un « tout numérique » notamment dans nos institutions d’éducation et d’enseignement.

Vous ne resterez que peu de temps dans le doute car Michel Desmurget prend le temps d’un chapitre entier pour observer avec intégrité ces dits experts, leurs prises de parole, leur maîtrise de la sophistique, l’« absolue vacuité de leur propos » et leur habileté à discréditer, « vider discrètement de leur substance protectrice les recommandations des pédiatres » et tronquer, tromper, truquer pour défendre l’intérêt industriel – et machiavélique – et faire croire à l’opinion publique qu’un poison est bénéfique.

Ainsi, l’expert doit-il, pour convaincre, paraître capable, crédible, probe et honorable mais surtout n’avoir aucune de ces qualités.  Il soulève la très fâcheuse question des conflits d’intérêts qui devrait être la priorité de tout journaliste digne de la Charte de Munich. Un véritable réquisitoire dont les nommés sont ainsi démasqués. Il rappelle également qu’en terme de compétence et donc d’avis crédible, un diplôme en médecine, psychologie ou pédiatrie ne garantit pas la connaissance de la littérature académique concernant ces outils numériques.

Même lorsque ces « experts » prônent une mise en garde, comme par exemple, pas de télé avant 3 ans, il convient de se méfier. Pourquoi ? Eh bien parce qu’il s’agit de convaincre les parents de sa bonne foi (alors même qu’il s’agit de machiavélisme) et de les amener à penser qu’au-delà de 3 ans il n’y aurait pas de préjudice ! Perversion, vous en conviendrez, d’autant plus fine qu’avant 3 ans, l’auditeur n’est pas encore un consommateur et que dès lors les charlatans ne perdent pas de parts de marché !

L’enfant est tout spécialement ciblé pour être imprégné et devenir plus tard un consommateur fidèle. Le marquer dans ses toutes premières années d’existence est une garantie d’asservissement pas addiction. Les enfants de moins d’un an utilisent déjà des écrans (300 heures sur une année !), entre 2 et 4 ans ils donneront 2 h 45 de leur temps chaque jour aux écrans, entre 2 et 8 ans un enfant moyen passera l’équivalent de 7 années scolaires complètes aux écrans récréatifs. À la préadolescence, le temps sur écrans au quotidien atteint 4 h 40, un tiers du temps de veille (1700 heures soit l’équivalent de 2 années scolaires). L’adolescence est la « submersion », la consommation quotidienne atteint 6h40 (soit 2400 heurs, 100 jours et 2,5 années scolaires).

Pourquoi ? Pour quels bénéfices ? Avec quels risques ?

Les outils numériques affectent le cognitif, l’émotionnel, le social et le sanitaire !

« Influences directes  (sommeil altéré, mémorisation) […] plus indirectes (système immunitaire affaibli), retardées (maturation cérébrale affectée), en cascade (obésité, absentéisme, malpropreté), multiples (sommeil, résultats scolaires, humeur, vieillissement prématuré du cerveau).

Risque de développer la maladie d’Alzheimer augmentait de 30% pour chaque heure quotidienne supplémentaire de télévision »  (pp. 205-206).

Chez le jeune enfant chaque minute est toxique et une exposition quotidienne de 10 à 30 minutes provoque des atteintes significatives. La « distractibilité » induite est l’antithèse de ce que son cerveau, très plastique à cet âge, a besoin pour se développer. Ce dont il a le plus besoin c’est de l’humain pour partager des sourires, des mots, des expériences.

Au-delà de 6 ans, les atteintes sont significatives dès la première heure quotidienne. Le développement du cerveau est perturbé, le sommeil est altéré et cette période de plasticité cérébrale est gravement polluée.

Les écrans et spécialement les jeux vidéos agissent à la stricte opposée de la concentration puisqu’ils favorisent la vigilance au moindre mouvement extérieur. Le joueur développe donc la « distractibilité » dans son cerveau alors que c’est de concentration dont un cerveau a besoin pour apprendre et s’épanouir. On notera au passage que l’OMS a officiellement reconnu l’addiction aux jeux vidéo comme un trouble mental !

L’Académie américaine de pédiatrie confirme la grave altération du langage, de l’attention, de la mémoire, etc., avec une consommation de plus de deux heures d’écrans par jour. Elle compare les effets à ceux de l’intoxication au plomb !

Les chiffres des études qu’évoque Michel Desmurget sont absolument effroyables et si nous nous en donnons la peine, comme par exemple de regarder les analyses PISA, nous ne pouvons que constater à quel point les écrans et tout spécialement le smartphone sont « le Graal des suceurs de cerveaux, l’ultime cheval de Troie de notre décérébration ». Il est question d’un véritable désastre ». La diminution des acquisitions diminue de façon linéaire avec le temps passé devant la télévision et les écrans. Il rappelle le livre de Neil Postman Se distraire à en mourir. Un abêtissement par les jeux vidéo les films, les séries, les réseaux sociaux, les outils et logiciels qui en nous rendant la vie plus distrayante, légère et facile, privent nos cerveaux de ses substrats nourriciers, comme la réflexion, la relation à l’autre, l’expérience personnelle dans le réel, la mémorisation, l’acquisition de connaissances nécessaires à la construction d’un raisonnement personnel et d’un esprit critique.

Bill Joy, cofondateur de Sun Microsystems et programmateur de génie, […] sur les vertus pédagogiques du numérique : « Tout cela […] ressemble à une gigantesque perte de temps. Si j’étais en compétition avec les États-Unis, j’adorerais que les étudiants avec lesquels je suis en compétition passent leur temps avec ce genre de merde » (p. 268).

Imaginez-vous que le simple fait d’avoir son téléphone portable posé devant vous capte votre attention et perturbe votre attention, votre mémorisation, votre compréhension ? C’est pourtant le cas.

Savez-vous que les cours en ligne voient un taux d’abandon dépasser les 90 % ?

Avons-nous conscience que rien ne saurait remplacer un professeur qui guide ses élèves pour permettre, l’acquisition de connaissances et de compétences ? C’est bien cette guidance qui permet l’assimilation et non pas la livraison en vrac (comme sur internet) de données non hiérarchisées, non ordonnées, non triées. La volonté du « tout numérique » vise leur extinction et avec elle, le développement de l’intelligence de nos enfants.

Connaissez-vous le phénomène appelé « déficit vidéo » ? En quelques mots, un humain en vidéo et un humain en vrai ne sont pas du tout la même chose !

Imaginez-vous que plutôt que d’essayer de relever le niveau, nos politiques choisissent de l’abaisser en simplifiant la grammaire, en réduisant le vocabulaire, en supprimant les mots sortant de l’ordinaire, etc.

Quel impact estimez-vous que cela aura sur le cerveau d’un enfant qui sans télévision allumée entend 925 mots par heure alors qu’allumée le nombre de mots est réduit de 85% soit 155 mots de l’heure ?

Savez-vous qu’un texte sous forme papier est mieux compris que le même en version écran ?

Croiriez-vous que prendre des notes en écrivant permet une meilleure compréhension, assimilation et mémorisation que de frapper sur les touches d’un clavier ?

Michel Desmurget n’est pas dupe et y voit bien l’avertissement d’Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes : une caste subalterne d’exécutants zélés, prodigues et contents de leur sort. Une caste dépourvue de tout esprit critique, n’ayant besoin ni de langage, ni de pensée. (voir p. 303).

L’addiction à ces écrans n’est absolument pas fortuite. Des dizaines d’études tant comportementales que neurophysiologiques la démontrent. Il y a modification profonde du circuit cérébral de récompense par ces sécrétions de dopamine, agréables évidemment mais terriblement addictifs. Pensons aux « j’aime » sur les réseaux, aux commentaires par émoticônes. Les acteurs économiques exploitent cette vulnérabilité, cette sensibilité de l’être humain et sachant parfaitement cela, en protègent leurs enfants absolument !

Le regard professionnel de Michel Desmurget sur le « multitasking » (« multitâches ») mériterait à lui seul un gros titre et un livre. Alors même que nous pourrions être tentés de nous enorgueillir de parvenir à faire plusieurs choses à la fois, nous apprenons ici que notre cerveau n’est absolument pas conçu pour cela. Il suffit de 2 secondes d’inattention pour faire dérailler la pensée qu’il faudra ensuite reconstruire depuis le point de départ. Faire plusieurs choses en même temps, c’est survoler, ne pas accorder son attention et donc ne pas mémoriser, retenir et stocker l’information. On comprend mieux à quel point la « distractibilité » des écrans est nuisible pour un adulte et a fortiori dévastatrice pour un cerveau en construction. Êtes-vous présent à une discussion avec un ami ou le film que vous regardez ou à votre téléphone que vous manipulez en même temps ? Que font les réseaux sociaux avec leur notifications incessantes ? Que fait notre cerveau à survoler post après post ? Ne serait-ce pas finalement comme un appel qui attiserait la faim, un gavage qui simulerait de l’avoir contentée alors même que ce qui est absorbé n’a non seulement aucune valeur nutritive mais au contraire, atrophie notre cerveau, le vide de connaissances et gèle notre raisonnement ?

Les écrans nuisent à notre santé :

Le sommeil qui garantit notre intégrité émotionnelle, sanitaire et cognitive et lourdement attaqué. Ce sont alors nos émotions qui sont instables, notre endormissement qui devient difficile, nos nuits qui sont perturbées et donc tout son travail qui est empêché notamment en terme de mémorisation. Comment un enfant peut-il s’épanouir et intellectuellement et psychologiquement parlant s’il est si lourdement handicapé ? C’est de la « folie furieuse » souligne l’auteur.

« Une étude de 2010 prouve que le sommeil et la mémorisation sont perturbés après 1 h de film et plus encore après 1 h de jeux vidéo. Les tâches de mémoire spatiales et verbales étaient rendues le lendemain avec -18 % pour le groupe contrôle (indemne de film ou jeux vidéos) – 39 % pour le groupe film et -47 % pour le groupe de jeux vidéos, ceux dont la qualité de sommeil était la plus altérée. » (pp. 91-95).

Les contenus audiovisuels formatent les représentations sociales, accoutument les auditeurs à la violence ou à la sexualité par exemple, et formatent donc les individus à force de répétitions. Ne croyez pas que les contenus soi-disant réservés aux enfants soient bénéfiques ou même neutres ; ils sont violents, déstructurants, abrutissants et amènent les réseaux neuronaux liés à l’émotionnel des enfants à se déconnecter (un peu comme la sidération paralysante qui touche les victimes d’agression). Cette habituation est volontaire, il suffit de regarder les contenus des films, des jeux vidéos et même ceux des chaînes publiques pour enfant (voir l’article de l’Onest pour le site Onsexprime : https://onest-alternative.org/action-contre-le-site-onsexprime-fr/).

Dans les dernières parties sur l’épilogue et la postface, Michel Desmurget rappelle les 7 règles de protection des enfants :

  • pas d’écran avant 6 ans ;
  • pas plus de 30 minutes par jour après 6 ans ;
  • pas dans la chambre ;
  • pas de contenus inadaptés ;
  • pas le matin avant l’école ;
  • pas le soir avant de dormir ;
  • une seule chose à la fois (multi-tâche).

Il déplore le peu d’engouement et de soutien pour le contenu de son livre des associations dont l’objet est la protection des enfants. Il porte les voix qui s’élèvent et incriminent le Covid-19 comme cheval de Troie à une digitalisation généralisée. Il dénonce la dilapidation de milliards au profit d’équipements numériques néfastes pour la santé et le développement intellectuel, psychique de nos enfants.

En postface, il répond aux réactions des lecteurs suite à la parution de son ouvrage en 2019 en posant le poids de la réalité face aux marchands du doute, dénonce les stériles arguties, la lutte du vrai contre le frelaté, les critiques de ceux qui ne l’ont pas lu, les cerbères de l’Éducation nationale et l’explosion des consommations depuis le confinement.

Chers lecteurs, nous espérons que ces quelques lignes vous amèneront à acquérir ce livre pour le lire, l’offrir à des parents, des grands-parents, des futurs parents, des professeurs, des membres d’associations pour l’enfance, des politiques… afin que tous ensemble, nous puissions empêcher l’avènement de cette dictature parfaite dans laquelle les esclaves décérébrés et divertis en viendraient à aimer leur servitude.

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